N° 29 : « Prenons soin les uns des autres »

mercredi 6 septembre 2023

N° 29 : Message de rentrée de Thierry Fournier
« Prenons soin les uns des autres »

Un sujet semble commander tous les autres dans notre société, celui de la sécurité. Chaque rentrée scolaire est l’occasion d’un lot de mesures nouvelles ou renforcées allant dans ce sens. Malgré le relatif retrait des mesures sanitaires, cette année ne déroge pas à la règle. Vérification d’identité et contrôle visuel des sacs pour les personnes extérieures à l’établissement font désormais partie des procédures obligatoires qui entrent nouvellement en vigueur.

Plan Particulier de Mise en Sûreté, diagnostic de sécurité, application COMODIR, exercices de confinement ou de mise à l’abri, équipes mobiles académiques de sécurité, cellule de crise… sont un vocabulaire qui nous est devenu familier. Les faits de violence qui se multiplient au sein de la société débordent régulièrement dans les établissements scolaires qui ne sont clairement plus les « sanctuaires » d’antan, ou rêvés. Certains drames récents, qui touchent tout autant les établissements publics que privés, sont venus nous le rappeler. Il en résulte une culture (pour ne pas dire « un culte ») de la sécurité qui nous suit dans notre quotidien, et nous traque jusque dans nos loisirs… Il suffit de prendre un avion, de visiter un musée, d’assister à un match, pour subir une vérification en règle de nos sacs et une fouille au corps.

Au sein de l’établissement, sans vouloir céder à la paranoïa ambiante, la sécurité c’est du sérieux et c’est aussi l’affaire de tous. La communauté humaine que nous formons (195 adultes et 2117 jeunes et enfants) imposent un strict respect des procédures. Dans une société normée, judiciarisée où la traçabilité est devenue la règle, nous ne pouvons pas nous satisfaire d’approximations ou d’amateurisme. Nous devons nous « professionnaliser » sans cesse, avec le défi permanent d’être à la pointe dans une multitude de domaines : l’éducation, l’instruction, l’accompagnement humain, la transmission des valeurs, la formation spirituelle, la maîtrise de l’informatique, et la gestion de la sécurité.

Allons-nous donc transformer nos établissements en forteresses des temps post-modernes ?

En vertu de ce en quoi nous croyons, les mesures de sécurité, si nécessaires soient-elle, ne doivent ni nous égarer de notre mission principale ni nous séparer de l’extérieur, et en particulier des parents. Elles se doivent d’être appliquées dans un souci d’accueil réussi, sans quoi comment honorer la promesse de Saint Thomas de Villeneuve, « faire fleurir l’hospitalité ». Contrôler l’identité et accueillir de manière agréable, ce n’est pas incompatible. Ne perdons pas de vue que les parents restent les premiers éducateurs et responsables de l’enfant qu’ils nous confient et, qu’à ce titre, ils sont membres à part entière de la communauté éducative que nous formons.

Il y a deux mille ans, Jésus nous laissait un commandement nouveau, le plus difficile, et probablement le plus inatteignable qui soit depuis le décalogue : « Aimez-vous les uns les autres ». Il est effectivement plus facile de ne pas tuer (premier des Dix Commandements laissés par Moïse) que, tout simplement, d’aimer. Preuve que les problèmes de « sécurité », et plus encore de cruauté, entre les hommes étaient déjà de mise au temps du Christ, et certainement depuis les origines. Le fait est que les hommes se sont de tout temps fait la guerre et que les rares intervalles de paix au cours de l’histoire n’ont jamais servi qu’à fourbir les armes pour préparer les batailles suivantes.

Est-ce à dire que l’homme serait irrémédiablement condamné par sa propre nature, et que tous les modèles de pensées, les philosophies, les spiritualités, les religions, et le supplice même de Jésus auraient collectivement échoué dans leur dessein de réconcilier l’Homme avec son prochain ? La réponse est incertaine. Pour le chrétien, elle demeure dans la foi et le Mystère de la Rédemption.

À défaut de pouvoir aimer autant que nous le voudrions, la tutelle de l’établissement Saint Thomas de Villeneuve nous propose comme thème central de cette nouvelle année scolaire de faire preuve de pragmatisme, en « prenant soin les uns des autres ». Cela est à prendre comme un encouragement à rendre « visible » notre « façon d’aimer ».

Mais, pour nous, que peut signifier « prendre soin » ?

Cela peut vouloir dire « soigner », « panser une plaie », à la manière d’un soignant. Mais plus encore, au quotidien, c’est accorder du temps, de l’attention, se soucier véritablement de l’autre ; car, je le crois, il n’y a pas de « prendre soin » véritable sans sincérité. Dieu ne nous demande pas de faire notre BA (Bonne Action) pour nous garantir je ne sais quelle place au Paradis. Pour avancer à Sa suite sur le difficile chemin « d’aimer », il faut de la sincérité. En cela, la formule « prenez soin les uns des autres » est une invitation à aimer de manière sincère et véritable qui répond en écho au commandement de Jésus « Aimez-vous les uns les autres ».

Dans l’une comme l’autre de ces deux supplications, on retrouve la même notion de réciprocité « les uns les autres », à ne pas confondre avec le donnant donnant. « Il m’a rendu service, donc je lui rends service à mon tour… Elle a été là pour moi quand j’en avais besoin, donc je suis là pour elle à présent. » Non, ce n’est pas cela. « Prendre soin », « aimer » relèvent du don pur, sans recherche de retour. Difficile pourtant. Combien de fois entendons-nous plutôt, « il n’a pas été là quand j’en avais besoin, il peut donc toujours attendre. »

Il est aussi plus facile de « prendre soin » des personnes que l’on connaît, que l’on apprécie ou que l’on aime déjà. Comment prendre soin de celle qu’on ne connaît pas ou de celui sur lequel on pose un regard d’indifférence ou de défiance ?

C’est pourtant bien cela qui nous est demandé, et probablement pas seulement pour une année, mais pour la vie entière, sur notre difficile chemin de croissance. Alors, accueillons cet appel à nous élever en dépassant notre instinct reptilien ou nos préjugés longuement forgés.

En ce temps de rentrée scolaire, je vous invite à vous placer résolument sur ce chemin de conversion, à passer du dedans au dehors, de l’intérieur vers l’extérieur, d’autant plus que l’acte d’enseigner ne peut réellement se concevoir sans l’attention, le soin permanent que l’on porte à l’autre. En termes plus concrets, l’enseignant doit prendre soin de son élève autant que celui-ci doit prendre soin de son professeur. Le parent doit prendre soin du maître autant que celui-ci doit prendre soin de celui qui lui confie son enfant. Oui, nous avons, au quotidien, à encourager, valoriser, reconnaître, et parfois à « panser des plaies ».

Au fond, « prendre soin » de l’autre avec sincérité est aussi difficile que « d’aimer » l’autre avec sincérité, mais comme disait le Père Gilles, « ce n’est pas parce que le chemin est mauvais (ou difficile) que l’on est sur le mauvais chemin. »

Thierry FOURNIER, Chef d’Établissement Coordonnateur

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