mercredi 24 avril 2019
Lettre N°19 – Fais-moi une place au fond d’ta bulle
Isa est séparée. Elle vit seule avec son fils. Ce matin, elle
converse avec Alexa, son Amazon Echo qu’elle vient de recevoir. Elle en a même
pris un plus petit pour la chambre de Rayan.
Lui, 16 ans, est en seconde au lycée du coin. D’abord, il
s’en fout de l’Amazon Echo. Son univers, c’est sa chambre. PROPRIETE PRIVEE, en
lettres blanches sur fond rouge.
Il part au lycée. « A ce soir ». C’est tout.
De retour à la maison, à table tous les deux. « C’était
bien aujourd’hui ? »
Lui, tête baissée sur son assiette à se presser de finir de
manger. « Ouais, ouais. »
Un jour passe. Isa range la chambre de Rayan. Elle a une idée
avec son Amazon Echo. « Alexa, tu peux jouer quoi comme
musique ? »
Rayan rentre du lycée et file direct dans sa chambre, comme
d’habitude.
Isa lance une chanson de Julien Clerc sur l’enceinte
intelligente : « Fais-moi une place
au fond d’ta bulle, et si j’t’agace, si j’suis trop nulle… » Rayan a
compris. Il rejoint sa mère dans la cuisine. « J’peux
t’aider ? » « Oui. » Un p’tit coup d’épaule, un sourire.
Amazon Echo a recréé le lien entre une mère et son fils.
Vous avez probablement reconnu le spot publicitaire de la
marque Amazon.
61 secondes humainement touchantes. Là où le monde numérique
est accusé de tous les maux, et particulièrement de distendre les liens
sociaux, voilà un contre-pied réussi de la part de l’annonceur.
Parents-ados – Une histoire de toujours
En regardant cette pub, quel parent n’a pas pensé à son enfant
avec qui toute discussion est devenue difficile. On ne peut plus lui parler… Elle
s’énerve… Il claque sa porte… Elle s’enferme dans sa chambre… Il passe son
temps sur ses jeux vidéo… Elle est tout le temps sur son portable… Il est
replié sur lui-même… Elle me parle mal…
Quel jeune n’a pas pensé à ses parents qui, de toute façon,
sont trop vieux et ne peuvent pas comprendre ce que je vis et ce que je
ressens. Ils sont toujours en train de m’engueuler ou de me faire la morale.
« Moi à ton âge… C’est pour ton bien… ». J’arrive plus à respirer.
Ils m’étouffent avec leurs regards insistants et leurs questions toujours les
mêmes. Ils peuvent pas m’oublier un peu !?
Faut-il se résoudre au conflit ou au non-dialogue avec son
enfant ?
Je ne suis pas certain qu’une enceinte dite
« intelligente » soit suffisante pour restaurer le lien, mais là où la
pub Amazon dit vrai c’est qu’il suffit parfois d’un petit rien pour changer radicalement
les choses.
Je t’aime moi non plus
Les relations humaines, particulièrement au sein de la
cellule familiale, sont souvent faites de contradictions. On s’aime, et
pourtant on se déchire. Pour autant, il ne serait pas exact de considérer que tous
les rapports parents-ados sont nécessairement conflictuels.
Mon métier m’a donné à rencontrer quelques milliers de
familles… J’en ai connu dont le dialogue interrompu se renouait dans mon
bureau. Pour d’autres, derrière les apparentes certitudes, une larme venait
poindre au coin de l’œil.
Quand ça va mal, nul ne détient à lui tout seul la résolution
du problème. Pourtant, il y a toujours quelque chose à tenter.
- En
tant que parent, ne refusez pas les reproches de votre enfant. Ce qu’il a à
vous dire ne vous plaira pas et vous remettra fortement en cause. Mais si vous
ne lui en laissez pas la possibilité, il le fera plus tard, à l’âge adulte, et
ce sera plus douloureux. Sachez qu’il ne pense pas forcément ce qu’il dit, mais
c’est sa manière à lui de vous défier, de tester vos propres limites, et par là
de s’affirmer et de grandir.
- Allez
vers votre enfant s’il ne vient pas vers vous. Entrez dans sa chambre, asseyez-vous
sur son lit et discutez un moment. Manifestez de l’intérêt pour ce qu’il fait. Ne
craignez pas de lui parler de vos propres problèmes et peut-être de recevoir
ses conseils. Vous n’êtes pas invincible. En partageant votre faiblesse, il
comprendra mieux la sienne. N’oubliez pas qu’il y a forcément une part de vous en
lui.
- Soyez
ferme toutefois sur l’essentiel (la scolarité, les éventuels abus…). Ne perdez
jamais de vue votre responsabilité de parent. Se rapprocher de son enfant ne
signifie pas copiner ou lui laisser vivre toutes les expériences. Il a éminemment
besoin de la solidité de l’adulte que vous êtes.
- Rappelez-vous
que le père doit avoir une relation privilégiée avec son fils et la mère avec
sa fille. Mais cela ne signifie pas que les relations père-fille et mère-fils soient
secondaires.
- Si
vous êtes séparés ou que vous élevez seul(e) votre enfant, il peut être difficile
de s’accorder sur les choix éducatifs ou de devoir endosser le rôle du père et
de la mère. Surtout, ne culpabilisez pas quant à votre situation. Votre enfant
a des ressources que vous ne soupçonnez pas. Si vous vous trouvez toutefois
dans une impasse éducative, ne restez pas seul(e). Dans votre entourage, une
personne peut certainement vous aider.
Enfin, que chacun fasse pour l’autre une place au fond de son
cœur et – surtout – le lui fasse savoir.
Thierry Fournier