N°21 : À quel âge devient-on vraiment « majeur » ?

vendredi 3 janvier 2020

N°21 : À quel âge devient-on vraiment « majeur » ?

L’année 2020 qui commence c’est un peu comme si notre siècle avait 20 ans, à la fois l’âge de l’insouciance et aussi celui de la raison. Cette analogie m’a fait réfléchir et je me suis demandé à quel moment on devenait vraiment « majeur » en France.

21 ans a été pendant près de deux siècles l’âge de la majorité civile en France. Plus avant, sous l’Ancien Régime, celui-ci s’établissait à 25 ans.

Il a fallu attendre 1974 pour que la majorité civile soit abaissée à 18 ans. Il en est de même dans la plupart des pays du monde, avec quelques exceptions toutefois (15 ans au Yémen et en Arabie Saoudite ; 21 ans en Argentine et au Cameroun).

Cela dit, la notion de majorité civile n’interdit pas aux mineurs d’effectuer certains actes de leur vie quotidienne : faire des achats, emprunter librement les transports en commun, conduire un véhicule à moteur, exercer une activité professionnelle ou de loisir… En vertu de la loi américaine, un jeune de 13 ans peut aussi ouvrir un compte sur un réseau social.

Ainsi donc, la notion de majorité apparaît toute relative.

Que signifie la majorité numérique ?

La loi européenne sur la protection des données personnelles, promulguée le 20 juin 2018, a défini, pour la première fois, la notion de majorité numérique. Celle-ci a été fixée à 15 ans, entendez par là l’âge à partir duquel un jeune peut « consentir lui-même au traitement de ses données personnelles », formule assez sibylline qui a pu laisser entendre, dans un premier temps, que les réseaux sociaux deviendraient de facto inaccessibles aux adolescents de moins de 15 ans.

Pour y voir plus clair, j’ai fait moi-même l’expérience d’une inscription factice sur Instagram – « Insta » pour les intimes –  (service de partage le plus en vogue actuellement chez les jeunes) afin de bien comprendre les étapes de l’ouverture d’un compte en ligne.

L’application demande tout d’abord si j’ai plus ou moins de 18 ans.

Je réponds « moins de 18 ans ».

Après quoi, je saisis une date de naissance me donnant un âge inférieur à 13 ans.

Instagram refuse mon inscription.

Je fais donc « flèche arrière » pour modifier ma date de naissance et me donner 14 ans.

Et là, surprise ! Instagram accepte mon inscription, mais en m’expliquant toutefois que pour recevoir « des publicités plus adaptées à (mes) centres d’intérêt », l’autorisation de collecter mes données personnelles doit être demandée à un parent ou tuteur.

Le « divin numérique »

Il faut effectivement savoir que c’est la collecte des éléments de navigation de tous les internautes du monde qui permet d’alimenter le Big Data (entendez par là les mégadonnées) qui, combiné à l’intelligence artificielle, va permettre de faire fonctionner des moteurs de recommandations publicitaires personnalisées suivant les goûts et le mode de vie de chacun. Le Big Data est une sorte de « divin numérique » qui anticipe vos besoins avant que vous ne les exprimiez. Rappelons, s’il en est besoin, que ce sont les publicités qui nourrissent les profits hors-normes des réseaux sociaux en faisant commerce des données personnelles de leurs internautes (56 milliards de dollars de chiffres d’affaires pour Facebook en 2018).

Je poursuis donc mon expérience sur Instagram… Comme j’ai 14 ans et que je ne veux surtout pas être privé de ces « publicités intéressantes », je transfère immédiatement la demande d’autorisation à l’un de mes parents. Celui-ci, ou l’adulte récipiendaire (car à aucun moment il n’est demandé de justifier du lien de parenté), ouvre le message. Le texte est par défaut en anglais. En choisissant « traduire en Français », il découvre une traduction automatique de piètre qualité. Il lui appartient dès lors d’accepter ou non que mes données personnelles soient collectées.

2 enfants sur 3 de moins de 13 ans sont actifs sur un réseau social

En résumé, la loi sur la protection des données personnelles a seulement ajouté une étape au moment de l’ouverture d’un compte sur un réseau social pour les 13-15 ans. Aussi, ce que l’on appelle « majorité numérique à 15 ans » n’est qu’un concept règlementaire qui donne bonne conscience au législateur sans rien changer aux pratiques. Pas étonnant que cette loi soit passée inaperçue du grand public…

Quand on prend conscience de la facilité déconcertante avec laquelle on peut saisir la date de naissance de son choix, il n’est pas étonnant que deux enfants sur trois de moins de 13 ans soient actuellement actifs sur au moins un réseau social, ce en infraction avec la législation, et souvent même à l’insu de leurs parents.

Le fait de laisser ainsi les plus jeunes enfants errer sur les réseaux sociaux, sans sécurité pour eux-mêmes ni contrôle, est révélateur d’une société défaillante qui veut faire grandir les enfants trop vite en les assimilant à des consommateurs adultes sans qu’ils soient en capacité psychique ou intellectuelle de mesurer les responsabilités qui en découlent.

En conclusion, ce que l’on appelle « majorité » recouvre des réalités multiples, la tendance actuelle étant de permettre aux plus jeunes de vivre les « expériences » de la vie de plus en plus tôt. Les conséquences de cette impéritie collective ne se font malheureusement pas attendre…

Pour cette nouvelle année, je forme le vœu que notre jeune siècle de 20 ans devienne vraiment adulte et responsable pour faire la part des choses entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas pour les enfants et les adolescents.

À suivre… Pourquoi je conseille aux élèves d’attendre leur entrée au lycée avant d’ouvrir un compte sur un réseau social ?

Thierry Fournier

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