N°22 : «… Qu’aussitôt nous ne soyons ensemble»

vendredi 24 avril 2020

N°22 : «… Qu’aussitôt nous ne soyons ensemble»

Je réfléchissais ces jours-ci à cet éditorial qu’il me fallait écrire en ce temps de confinement, de Pâques et de printemps, pour notre journal « La vie ensemble ». Tenté, dans un premier temps, d’évoquer « La vie séparément » telle qu’imposée par le rythme effréné d’une mauvaise grippe qui aura fait
le tour du monde en moins de quatre-vingts jours, je me ravisai aussitôt.

Depuis ce 16 mars 2020 où les écoles sont restées fermées, il ne s’est pas passé un jour où je n’ai reçu un mot, un message, un témoignage de l’attention que vous vous portez les uns aux autres, comme si la distance forcée nous incitait à nous rapprocher, à nous espérer à nouveau. Jamais parole d’un professeur à son élève n’aura été plus bienveillante, jamais pensée d’un élève envers son maître n’aura été plus respectueuse, jamais expression des parents vis-à-vis des enseignants n’aura été si reconnaissante, et celle des professeurs aux familles plus empreinte de compréhension. Et jamais Capitaine n’aura été plus fier de son équipage.

Ainsi, malgré les portails fermés et les cours de récréation devenues silencieuses, le bateau n’a pas été mis à l’arrêt. On ne jette pas l’ancre au milieu de l’océan.

L’histoire et la littérature abondent de ces amis ou amants séparés qui n’avaient pour seule consolation que l’espoir d’un au revoir, d’un baiser, d’une étreinte ou… d’une lettre.

Je pensais à Héloïse confiant à son mari Abélard, dont elle serait définitivement séparée, « combien sont agréables à recevoir les lettres d’un ami absent, Sénèque nous l’enseigne par son propre exemple dans le passage où il écrit à Lucilius : Vous m’écrivez souvent, et je vous en remercie (…) ; je ne reçois jamais une de vos lettres qu’aussitôt nous ne soyons ensemble.(1 )»

Je pensais à ce soldat transi de froid écrivant d’une main tremblante, « tu vois tous ces pères de famille, au courrier, l’œil et l’oreille aux aguets, épier et attendre s’il y a une lettre ou un colis pour eux (…) Quand ils ont une
lettre (…) vivement ils la décachettent, avidement la parcourent pendant que d’un revers de main, ils écrasent la larme qui naît au coin de l’œil.(2) »

Je pensais encore à toutes ces paroles qui n’ont pas été dites, à toutes ces lettres qui ne sont jamais arrivées. Et je relativisais sur ce temps qui est le nôtre. Comme si une leçon nous était donnée, avant que nous nous retrouvions bientôt. Il ne faudra pas l’oublier.

Les lettres du temps passé ont fait place à Teams, Zoom ou WhatsApp. Les moyens de nous « retrouver » ont changé, et même si la technique nous incline à percevoir une présence bien réelle derrière les kilos octets, nous sommes d’abord faits pour être physiquement ensemble, comme nous le rappelle le mystère de l’enfantement, où la chair engendre la chair.

Notre journal, « La vie ensemble », n’a jamais aussi bien porté son nom, comme s’il avait patiemment attendu jusque-là pour nous révéler cette évidence.

Osons, le moment venu, nous « chérir » et nous embrasser « un million de fois(2) » autant que Gaston l’écrivait dans ses lettres du front.

Thierry Fournier

(1) Héloïse à Abelard, Lettre deuxième
(2) Paroles de poilus, Librio

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